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vendredi 15 juillet 2016

Le cerveau des enfants, au risque de la pollution chimique

LE MONDE  | Par Stéphane Foucart
L’appel est sans précédent. Dans une « déclaration de consensus » publiée dans la revue Environmental Health Perspectives et présentée mardi 12 juillet, une cinquantaine de chercheurs et de cliniciens américains, spécialistes du développement cérébral, établissent un lien entre polluants environnementaux et augmentation des troubles neuro-comportementaux constatée chez les enfants. Les auteurs, appuyés par neuf sociétés savantes représentant plusieurs dizaines de milliers de scientifiques et de soignants, demandent une révision profonde de la régulation des substances chimiques.
« Aux Etats-Unis, les enfants ont aujourd’hui un risque inacceptablement élevé de développer des troubles neurodéveloppementaux comme l’autisme, le déficit d’attention et l’hyperactivité, des déficiences intellectuelles et d’autres troubles de l’apprentissage ou du comportement »,écrivent les auteurs. Les statistiques officielles américaines sont éloquentes. Outre-Atlantique, un enfant sur dix est considéré comme hyperactif ou frappé de déficit d’attention, et un enfant sur soixante-huit est porteur d’un trouble du spectre autistique (autisme, syndromes de Rett ou d’Asperger, etc.) – dans les années 1970, cette proportion était de l’ordre d’un enfant sur… 3 000.

Au total, un enfant sur six est aujourd’hui touché par un trouble du développement, un taux en augmentation de 17 % au cours de la dernière décennie. « Ce sont des troubles complexes aux causes multiples, génétiques, sociales, environnementales, écrivent les auteurs. Mais la contribution des substances toxiques est réelle et peut être évitée. » Celles-ci, dont certaines peuvent « interférer avec le cerveau en développement à des niveaux d’exposition extrêmement bas », agissent surtout au cours de certaines périodes : période intra-utérine, petite enfance, adolescence.
Or, notent les chercheurs, « l’exposition à ces substances est généralisée ». Aux Etats-Unis, les substances les plus problématiques listées par les auteurs sont les pesticides organophosphorés, les retardateurs de flammes (des substances utilisées pour ignifuger les meubles rembourrés), la pollution atmosphérique (particules fines, oxydes d’azote, etc.), le plomb, le mercure (présent dans certains produits de la mer) et les PCB – des huiles initialement utilisées dans les transformateurs électriques, interdites, mais désormais omniprésentes dans l’environnement et l’alimentation.
Large consensus
« Globalement, les niveaux d’exposition de la population sont mieux connus aux Etats-Unis qu’en Europe, mais il y a de grandes chances que les situations soient comparables, dit Rémy Slama, épidémiologiste environnemental (Inserm). L’exposition aux retardateurs de flammes polybromés est vraisemblablement plus élevée aux Etats-Unis, la pollution atmosphérique est plus importante en Europe… » Pour la biologiste Barbara Demeneix (CNRS/Muséum national d’histoire naturelle), auteure d’un ouvrage récent sur la question (Le Cerveau endommagé, Odile Jacob, 39,90 euros, 412 pages), « c’est la première fois qu’une déclaration de consensus sur le sujet rassemble un soutien aussi large ».
Malgré le caractère consensuel du texte, les mots sont forts. « Sur les polluants environnementaux, notre système d’évaluation des preuves scientifiques et de prise de décision est fondamentalement cassé », écrivent les auteurs, appelant à une refonte de la réglementation américaine. A l’heure actuelle, la majorité des substances de synthèse mises en circulation aux Etats-Unis ne sont, en effet, pas testées pour leurs effets sur le développement du cerveau, et les plus problématiques ne sont retirées du marché qu’après de longues années, le temps d’avoir commis des dégâts. Et encore, souvent sont-elles remplacées, déplorent les scientifiques, par d’autres tout aussi problématiques…
L’Europe plus stricte que les Etats-Unis
Surtout destiné aux régulateurs américains, l’appel des chercheurs pourrait peser sur la réglementation européenne, actuellement en évolution. La Commission européenne a en effet proposé, en juin, des critères controversés d’identification des perturbateurs endocriniens (capables d’influer sur le système hormonal) présents dans les pesticides et les biocides. Or, parmi les substances qui nuisent au cerveau en développement, on trouve de nombreuses substances appartenant à cette catégorie.
« Cette déclaration montre qu’il est nécessaire d’agir par précaution, dès lors que des effets de perturbation endocrinienne ont été détectés in vitro ou sur des animaux, estime Jean-Louis Roumégas, député (EELV) de l’Hérault. Or, la Commission européenne va à l’inverse de cette logique : selon les critères qu’elle propose, il faudrait attendre que les effets nocifs soient avérés sur l’homme avant de prendre des mesures. » Mardi 12 juillet, l’Assemblée nationale a voté une résolution contre la proposition de Bruxelles.
Cependant, l’Union européenne, avec son règlement Reach qui régule les molécules chimiques, demeure plus stricte que les Etats-Unis. « Cette publication confirme que le système européen reste beaucoup plus protecteur de la santé et de l’environnement en appliquant une approche généralement basée sur la précaution, contrairement aux Etats-Unis, souligne David Azoulay, directeur du programme santé environnementale au Centre de droit international de l’environnement (CIEL). C’est la raison pour laquelle nous sommes très inquiets des effets que le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement [TTIP]pourrait avoir sur la protection des Européens, si les négociations continuent sur les bases actuelles. »

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