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lundi 19 janvier 2015

Quelle politique de lutte contre la radicalisation ?

LE MONDE |  | Par 


La dernière vague d’attentats en est une illustration tragique. La lutte antiterroriste à la française, appuyée sur la législation la plus intrusive d’Europe et l’efficacité des services de renseignement, n’a fait que retarder l’inévitable. Faute d’avoir traité politiquement la montée du fondamentalisme islamiste, les gouvernements successifs ont opposé une réponse exclusivement sécuritaire à sa manifestation terroriste.

Le retard de la France sur ses voisins en matière de lutte contre la radicalisation s’explique à la fois par les succès de son approche policière et par son rapport à la laïcité. Il a fallu attendre le mois d’avril pour que le gouvernement mette en place un dispositif de prévention coordonné par le ministère de l’intérieur.
Dans un rapport intitulé « Quelle politique de contre-radicalisation en France ? » (PDF), remis fin décembre à la Fondation d’aide aux victimes du terrorisme, Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la défense, explore plusieurs pistes de réflexion.


Nommer la cible


Toute politique doit reposer sur une définition sans ambiguïté de son objet. Le rapport préconise donc de bannir l’expression « terrorisme international », formule creuse au regard de la diversité de ces mouvements. Il rejette également le terme d’« islamisme », afin de casser le sentiment de stigmatisation des musulmans.

La cible, la matrice idéologique du djihadisme, c’est le « salafisme », écrit cet ancien directeur adjoint aux affaires stratégiques. Encouragé par le wahhabisme saoudien, ce mouvement fondamentaliste est apparu en France dans les années 1990 et a prospéré, sur fond de paupérisation et de bricolage identitaire, dans les quartiers relégués.

Cette « identité refuge » propose un système de valeurs en rupture avec la société : il oppose « la pudeur à la sexualité agressive et commerciale, la spiritualité au matérialisme et la solidarité à l’individualisme ». Son pouvoir de séduction repose sur des « clôtures dogmatiques », « psychologiquement protectrices », qui « permettent de positiver les ruptures avec l’environnement familial, social et national ».

Le problème, insiste le rapport, c’est que « le salafisme n’est pas une pratique religieuse, mais la revendication d’une identité politico-religieuse totalitaire. Il cherche à imposer la ghettoïsation de la communauté française musulmane à travers des revendications clivantes (alimentaires, vestimentaires, comportementales…) ».

Non violent dans son interprétation « quiétiste », ce fondamentalisme se décline de façon meurtrière dans sa version radicale : le « djihadisme ». Pierre Conesa estime donc que les salafistes peuvent être à la fois le problème et la solution. « En les désignant, vous les obligez à se positionner et à sortir de leurs contradictions vis-à-vis de la société. Il faut décharger le reste de la communauté musulmane d’une responsabilité qu’elle n’a pas à assumer. »

Impliquer les élites musulmanes


Une fois la cible nommée, le rapport insiste sur l’urgence à impliquer les élites musulmanes, notamment religieuses. Sans elles, toute politique de contre-radicalisation entretiendrait le « sentiment de stigmatisation ».
« C’est un élément d’intégration républicaine, une mutation essentielle, insiste Pierre Conesa. Il faut faire émerger des acteurs musulmans au lieu de laisser le salafisme capter tout l’espace médiatique. » A titre d’exemple, le Royaume-Uni a obtenu de ses responsables religieux une fatwa condamnant les départs en Syrie.

La France doit par ailleurs « assumer » qu’elle est un pays musulman et participer à la modernisation de la pensée coranique, à travers la création d’un institut de théologie islamique. Elle est légitime dans la revendication d’un siège à l’Organisation de la coopération islamique pour faire valoir ses vues : « Avec six millions de musulmans, elle peut se considérer comme le porte-parole d’une communauté plus significative qu’un tiers des Etats membres. »


Construire un contre-discours


Le bureau des cultes, cheville ouvrière du dispositif de lutte contre la radicalisation, doit quitter le ministère de l’intérieur, estime-t-il. « C’est un préalable pour construire avec les élites musulmanes une action qui ne les fasse pas considérer par leurs coreligionnaires comme des auxiliaires de police. »

Autour de cette plate-forme, le rapport suggère d’analyser la propagande djihadiste avec l’aide de théologiens, sociologues, experts des médias et psychologues. Il s’agit de « partir du discours » pour « concevoir un contre-discours théologique de dénonciation du djihad »« Une leçon d’instruction civique n’a aucune prise sur un transcendant ».

Comme tout fondamentalisme, le salafisme est un mélange de discours apocalyptique et de « garantie multirisques du paradis », une « escroquerie intellectuelle » qu’il faut démonter, en recourant dès que possible à la dérision pour toucher les jeunes, poursuit le rapport. Il conviendrait par ailleurs d’insister sur le fait que les neuf dixièmes de ses victimes sont musulmanes, afin de « désethniciser » le débat.


Repenser le « double standard diplomatique »


Le salafisme est parvenu à faire de la défense de l’Oumma (la communauté musulmane) la nouvelle idéologie tiers-mondiste chez les jeunes à la recherche d’une cause. Dans une société où les anciennes idéologies sont en crise, la défense de cette « collectivité supranationale » mythifiée « se présente comme une réponse à la relégation sociale et à la persécution planétaire dont seraient victimes les musulmans ».

A la différence d’autres fondamentalismes religieux, le salafisme se caractérise par son extrême sensibilité géopolitique, exacerbée par une idéologie complotiste et par les interventions dans le monde arabo-musulman. « Ne pas tenir compte de la réalité des critiques adressées aux diplomaties occidentales pour la construction d’un contre-discours serait une erreur majeure », estime le rapport.

L’invasion de l’Irak, la passivité occidentale face au sort des Palestiniens et « l’incroyable mutisme à l’encontre de l’Arabie saoudite » apparaissent ainsi comme autant d’arguments offerts aux recruteurs.

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