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dimanche 16 novembre 2014

Serge Moscovici, figure de la psychologie sociale, est mort

Le Monde.fr | Par 
Serge Moscovici, à Paris.
Philosophe des sciences, anthropologue, théoricien majeur de l’écologie, puis éminent spécialiste de psychologie sociale, Serge Moscovici professait le nomadisme comme une nécessité de la recherche. Il s’est éteint dans la nuit de samedi à dimanche après une existence qui fut elle-même tout sauf sédentaire.
De sa vie, il écrivait dans Chronique des années égarées (1997), livre de souvenirs écrit à l’attention de ses fils, dont l’actuel commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, Pierre Moscovici, qu’elle avait débuté « dans un monde absurde »et pourtant « envoûtant, qui allait se briser sur le roc du totalitarisme ».
Il était convaincu que, sans la guerre, il aurait été marchand de grains, comme son père et son grand-père, sur les rives du Danube ; il eut au contraire une vie « pour laquelle il a fallu se faire, de ses propres mains ». Cette odyssée géographique et intellectuelle, qui l’a propulsé, de sa ville natale en Bessarabie (Roumanie), directeur d’étude à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, puis professeur à la New School for Social Research à New York, explique sans doute son grand appétit de vivre et de connaître, tout comme l’originalité de sa pensée. Serge Moscovici joua un rôle essentiel dans la naissance de l’écologie politique.

« Ce que j’ai vu a brouillé pour toujours la vision que j’avais des hommes »

Né en 1925 dans une famille juive à Brăila, marqué par le divorce de ses parents et l’abandon de sa mère, il connaît une enfance difficile, sans cesse tiraillé entre plusieurs foyers. Exclu du lycée en 1938 par les lois antisémites, il échappe de peu au grand pogrom de 1941 perpétré par les légionnaires fascistes de la Garde de Fer dans les rues de Bucarest. « Ce que j’ai vu, écrit-il, a brouillé pour toujours la vision que j’avais des hommes ».
Plusieurs années de travail forcé précèdent l’arrivée de l’Armée rouge, années durant lesquelles il fréquente Isidor Goldstein, futur Isidore Isou, avec qui il parle français et lance une éphémère revue d’art et de littérature Da. Il travaille ensuite en usine comme ajusteur qualifié, puis s’engage dans un mouvement d’assistance aux survivants des camps –  c’est auprès d’eux qu’il découvre l’ampleur de l’extermination des juifs –, et gagne Paris en 1948.
Paris, où sa vie se partage entre travail et études universitaires de psychologie, Paris dont il fréquente assidûment les hauts lieux de la vie nocturne en compagnie de deux autres exilés roumains, Paul Celan et Isac Chiva. Puisqu’une « bourse pour réfugié » lui permet de poursuivre la voie de la recherche, il se choisit pour maître l’historien et philosophe des sciences Alexandre Koyré et soutient sa thèse en 1961 sur La psychanalyse, son image et son public.
Ses premières publications datent des années 1970, alors qu’il est professeur au département d’anthropologie de Paris-VII, à Jussieu. Il participe à le transformer en un foyer de l’écologie naissante et un vivier de l’association dont il est un membre actif, Les Amis de la Terre. Profondément marqué par le rôle des sciences et techniques dans les tueries de masse de la seconde guerre mondiale, il s’interroge sur le sens de notre modernité et du progrès ; il contribue à faire de la « nature », mot presque tabou racontera-t-il plus tard, un programme de recherches et de politiques : la question naturelle sera, à la suite de la question sociale, l’enjeu du XXIe siècle.

Théoricien influent du tout jeune mouvement écologiste

Son enseignement comme sa trilogie Essai sur l’histoire humaine de la nature (1968), La Société contre nature (1972) et Hommes domestiques et hommes sauvages (1974), marquent, par leur contenu précurseur, toute une génération issue de Mai 68. Serge Moscovici récuse la frontière que chaque théorie de la société pose entre la culture et la nature. Pour lui, la nature a une histoire qui ne s’oppose pas à l’histoire humaine. Nous pouvons au contraire choisir la nature que nous voulons et « réenchanter le monde », à condition de se rebeller contre cette bipolarité.
Ce « naturalisme actif », dont certains développements suscitent l’intérêt des féministes, fait de lui un des théoriciens les plus influents du tout jeune mouvement écologiste. Il s’engage même politiquement dans ce courant, héritier à ses yeux du socialisme, et donc, comme il le dit, « à la gauche de la gauche » ; proche de Brice Lalonde, il se présente sur les listes écologistes, aux élections législatives et européennes. Associé à certains travaux transdisciplinaires menés dans l’orbite d’Edgar Morin, il croise aussi les réflexions d’Alain Touraine et de la deuxième gauche.
Ses travaux le portent ensuite vers la psychologie sociale, une branche qui étudie les mécanismes de l’influence d’autrui sur les comportements individuels. Là encore il s’agit de refuser une frontière trop nette, celle tracée entre l’individuel et le collectif. A cette discipline méconnue, sinon méprisée, en France, il s’efforce de donner des lettres de noblesse, notamment en publiant L’Age des foules (1981), et auparavant Psychologie des minorités actives(1979), un ouvrage novateur en partie tiré de son expérience de militant. Pour Serge Moscovici, devenu en 1976 directeur du Laboratoire européen de psychologie sociale, la clef de l’influence est à chercher, non pas du côté de l’autorité ou du nombre, mais dans la capacité d’un groupe à exprimer de manière cohérente et répétitive ses convictions.
« Etrange », c’est ainsi qu’il qualifia sa vie, en 1997. La trajectoire de Serge Moscovici eut pourtant une forme de cohérence dans la façon de rester toujours hors des sentiers battus. Cet homme aux yeux pétillants disait qu’il avait « la ténacité et la ruse des naïfs ». C’est sans doute ce qui lui a permis d’explorer de nouveaux domaines.

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