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vendredi 20 décembre 2013

Le plus méconnu des grands : Henri Maldiney

PAR JEAN-FRANÇOIS REY PROFESSEUR AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE
Henri Maldiney, qui vient de nous quitter, était né en 1912. Il a marqué de son empreinte la phénoménologie de langue française. De celle-ci, il adapta un langage propre qu’il remania à son usage. Son travail n’était pourtant pas pure traduction ou reprise. Il n’appartenait pas à un cénacle de disciples vénérant Heidegger, ses œuvres complètes, ses mystères et son jargon. Maldiney ne se bornait pas à proposer des traductions de concepts difficiles, mais il s’engageait dans des directions de sens que ces concepts, tel celui de Dasein («existence»), invitaient à explorer. Surtout de tels concepts devenaient des outils anthropologiques avec lesquels Maldiney travailla dans les champs de la psychopathologie et de l’esthétique.

Il fut autant impressionnant pour ses étudiants de l’Institut français de Gand immédiatement après la guerre et pour ceux de l’université de Lyon où il fit l’essentiel de sa carrière, qu’il était largement méconnu, voire minoré, par ses collègues (à l’exception notable de Gilles Deleuze). Souffrit-il, après ses années de formation au lycée du Parc de Lyon et à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, d’être resté toute sa vie un provincial ? Voix singulière au sens le plus concret : une voix rocailleuse, une gestuelle scandant le verbe, qui disaient le rythme, qui étaient le rythme, concept essentiel de son esthétique. Le regretté Jacques Schotte, psychiatre belge partenaire de nombreux philosophes, avait rencontré Maldiney lorsqu’il étudiait à Gand : il témoigna plus tard s’être trouvé devant «une machine à penser en marche». C’est lui qui mit Maldiney en relation avec les psychiatres de langue allemande Ludwig Binswanger et Roland Kuhn qui ouvrirent les portes de leurs cliniques au philosophe. Beaucoup de ses étudiants se reconnaissent dans les paroles de Jacques Schotte. On entendit Maldiney avant de le lire.
En effet, il publia tard : il rassembla ses nombreux articles épars dans des recueils édités dans les années 70 et 80. La réédition en cours de ses œuvres complètes aux éditions du Cerf correspond maintenant à un second moment de la réception du travail de Maldiney : celui de la lecture. Souhaitons que l’écrit ne soit pas trop l’orphelin, pour parler comme Platon, de la parole vive.
Va-t-on travailler maintenant dans son sillage ? Le sauvetage de cette pensée ne peut venir que de jeunes chercheurs qui prennent au sérieux l’aridité généreuse de Maldiney. Alors même que de son vivant il sut se tenir à l’écart des courants les plus en vue de son époque, à commencer par le structuralisme et les écoles lacaniennes, il fut tenu pour un marginal aussi bien par les philosophes qui avaient les faveurs de l’opinion que par l’institution universitaire elle-même, du moins en France. Cet isolement, mais aussi cette dévotion affectueuse de ses anciens étudiants à son égard sont indissociables des conditions de production de cette pensée et de son rayonnement. Rencontrer, écouter Maldiney, était devenu un bonheur rare et, si l’on a été de la génération de ses étudiants, une empreinte durable. Désormais est venu le temps des notes en bas de page, des thèses et des colloques. On ne va pas s’en plaindre.
D’autant que le nom de Maldiney est associé à tous ceux, notamment dans le champ de psychiatrie en Europe ou au Japon, qui ont donné accès à une compréhension existentielle de la folie. Le travail aujourd’hui de Jean Oury, et de tout le courant de la psychothérapie institutionnelle, témoigne de la fécondité du mariage de l’anthropologie phénoménologique avec la psychanalyse et l’analyse institutionnelle. Fécondité exemplaire à l’heure où la psychiatrie,«l’anthropopsychiatrie», au sens de Jacques Schotte, est en train d’être démembrée, piétinée, exclue des études médicales, de la formation des psychiatres et des grandes orientations de la santé mentale administrée.«L’homme est en situation dans la psychiatrie, comme la psychiatrie est en situation dans l’homme», écrivait Maldiney. Ne l’oublions pas.

Mais Maldiney fut aussi un magistral «ouvreur» d’art. Ami des poètes (André du Bouchet, Francis Ponge) et des peintres (Tal-Coat, Bazaine), il a laissé une quantité considérable d’écrits où Cézanne, Klee, l’art byzantin ou chinois étaient appréhendés non en historien de l’art ni même en critique, mais en tant que la rencontre d’une œuvre fait événement pour le sujet en même temps qu’elle provoque l’avènement de celui-ci à lui-même. Il avait formé quelques-uns de ses étudiants à cette rencontre de l’œuvre et de patients psychotiques hospitalisés. Ce champ de recherche est toujours ouvert. C’était cela la leçon d’Henri Maldiney : se tenir toujours dans l’Ouvert.

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