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vendredi 20 septembre 2013

La galère des toxicomanes des campagnes

Le Monde.fr | Par 
Il s'est garé là, sous le préau de l'ancien collège, en périphérie de Châtillon-sur-Loire (Loiret), 3000 âmes. A l'abri des regards. Il ne porte aucun logo : seuls ceux qui le cherchent doivent pouvoir le trouver. Le camping-car blanc de l'association d'aide aux usagers de drogues, Espace, basée à Montargis, a déjà parcouru des milliers de kilomètres à travers les villages de la région. A son bord, une infirmière et, selon les jours, un médecin ou un psychologue. Un matelas pour les consultations, des toilettes pour le dépistage, du matériel d'injection gratuit : ce dispositif mobile lancé en septembre 2012 vise à répondre aux besoins des toxicomanes installés en milieu rural.

Donner accès à une prise en charge partout en France, notamment en développant les dispositifs mobiles en milieu rural, est un des axes du plan de lutte contre la drogue et les addictions, que le gouvernement doit présenter jeudi 19 septembre.

Laurent (l'ensemble des prénoms ont été changés), 28 ans, est l'un de ces usagers isolés. Consommateur d'héroïne et de Skénan, un médicament contenant des sulfates de morphine, il profite du passage du camping-car deux fois par mois. Cet ancien SDF devenu mécanicien vient y chercher"du matériel propre et des conseils" sur la consommation. "Cela m'évite de réutiliser mes seringues", lâche-t-il. Avant, Laurent allait parfois en pharmacie chercher des stéribox, ces kits de stérilisation pour l'injection. Mais il fallait payer, au moins un euro. Sinon, il parcourait 50 km pour rejoindre le Centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques (Caarud) de Montargis. Mais celui-ci n'ouvre que la journée, pendant les heures de travail.
150 USAGERS
Ces difficultés sont le lot quotidien pour les toxicomanes des zones périurbaines et rurales, où les addictions progressent depuis plusieurs années. Dans le Loiret, les produits disponibles sont les mêmes qu'ailleurs : héroïne, cocaïne, médicaments détournés de leur usage, drogues de synthèse, cannabis, et aujourd'hui crack, selon le procureur de la République de Montargis, Florent Boura.
Mais les structures spécialisées, centrées sur les grandes villes, sont rares à la campagne. Pour ces populations, "l'accès à l'information, à la réduction des risques et aux soins constitue le problème majeur", s'est inquiété en juillet l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies.
Une fois la tournée achevée, le camping-car rentre au Caarud de Montargis, installé dans une rue calme du centre-ville depuis 1998. Quelque 150 usagers peuvent y trouver, gratuitement et anonymement, une écoute et du matériel propre : seringues, kits d'injection et de sniff, lingettes antibactériennes... Entre ces murs orange – couleur choisie par les anciens usagers –, personne n'exige d'eux d'arrêter leur consommation.
"CELA N'ARRIVERAIT JAMAIS À PARIS"
Malgré l'ancienneté de la structure, les mentalités ont la vie dure dans cette petite ville de 15 000 habitants. En juillet, Jo, quarantre-quatre ans dont vingt d'addiction aux opiacés, s'est vue refuser par un pharmacien la délivrance de méthadone, son traitement de substitution à l'héroïne."Certaines pharmacies ne veulent pas nous servir. Cela n'arriverait jamais à Paris", déplore cette petite brune énergique, agent municipal.
Ici, tout reste à construire. D'abord la confiance vis-à-vis des usagers, souvent marginalisés. "Au début, on a peur de se faire arrêter à la sortie", admet Drago, la trentaine, "tombé dans les opiacés" depuis deux ans. Mickaël, héroïnomane de 39 ans, estime à environ "un tiers" seulement la part des usagers osant pousser la porte du Caarud ou du camping-car :"Franchir le pas, c'est s'accepter en tant que toxico, ce n'est pas simple". C'est aussi prendre le risque d'être vite identifié comme tel dans une petite commune.
Difficile aussi de convaincre les habitants et les élus de l'intérêt du projet : l'installation du "totem", ou distributeur de seringues propres, à Montargis, avait déjà suscité l'inquiétude en son temps. Aujourd'hui, plusieurs maires de petites communes voisines bloquent l'installation de distributeurs de seringues dans leur circonscription.
Surtout, l'accès aux soins est difficile pour les moins mobiles. Par méfiance, manque de temps dans ce désert médical ou déficit de formation, certains médecins généralistes refusent de suivre les toxicomanes. D'autres acceptent mais font des erreurs, notamment en primo-prescrivant de la méthadone, ce qui ne peut être fait que dans un centre de soins spécialisé ou à l'hôpital. Pascale Champault, médecin de Châtillon-sur-Loire, réoriente, elle, systématiquement les toxicomanes vers le service addictologie de l'hôpital de Gien, au sud du département, depuis qu'elle a rencontré "des soucis" avec certains usagers. "Ils ne venaient pas aux rendez-vous, puis réclamaient une ordonnance de traitement de substitution d'urgence".
UNE COUVERTURE PARTIELLE
Les rapports entre usagers et pharmaciens ne sont pas simples non plus. Les premiers reprochent à certaines officines de refuser de leur fournir stéribox et méthadone. Les seconds peuvent se trouver "démunis" face aux demandes des usagers de drogues, "qui réclament parfois des substances sans ordonnance valable", explique Anne Mirand, gérante d'une officine de Châtillon-Coligny, petite bourgade au sud de Montargis.
Dans ce contexte, le camping-car soulage les esprits. Mais les responsables d'Espace en sont conscients, ils ne peuvent pas couvrir tout le territoire ni tous les besoins, notamment en information. "Il faut que l'on rencontre les usagers pour leur expliquer les erreurs à ne pas faire, les mélanges de produits, les conduites à risque", affirme Mickaël, qui aurait lui-même aimé "bénéficier de ce soutien". D'autant que, confie Jo, la drogue qui circule actuellement n'a jamais été d'aussi mauvaise qualité.

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